À Chalon-sur-Saône, la question de la démographie médicale conditionne directement la qualité de l'offre de soins et l'équilibre du système de santé local. La ville, comme beaucoup d'autres territoires, fait face à une baisse du nombre de médecins généralistes et spécialistes. Ce phénomène entraîne un allongement des délais de rendez-vous, un accès inégal selon les quartiers ou les spécialités, et met à l'épreuve les synergies entre professionnels et institutions. Les causes sont multiples : départs à la retraite non remplacés, attractivité fluctuante, évolution des pratiques. Cette réalité nécessite une analyse fine pour comprendre les répercussions sur les patients, les institutions et les professionnels de santé, ainsi que les pistes d’action à explorer.

Introduction

Dans l’imaginaire collectif, l’accès aux soins est souvent perçu comme un droit naturel, d’autant plus dans une ville dynamique comme Chalon-sur-Saône. Pourtant, derrière les façades des cabinets médicaux et les couloirs des établissements de santé, une réalité moins visible s’impose : celle d’un territoire directement exposé aux défis de la démographie médicale. L’équilibre entre les besoins de la population et la présence de professionnels qualifiés est fragile, et chaque variation de cet équilibre se répercute concrètement sur la vie quotidienne des habitants. Pourquoi la démographie médicale est-elle aujourd’hui décisive pour la santé à Chalon-sur-Saône ? Comprendre cette dynamique, c’est prendre la mesure d’un enjeu structurant pour la cohésion sociale, la prévention, et la pérennité du système de santé local.

La démographie médicale en France et à Chalon-sur-Saône : état des lieux

La démographie médicale désigne la répartition, l’effectif et l’évolution des professionnels de santé (médecins généralistes et spécialistes, notamment) sur un territoire donné. Au cours des deux dernières décennies, la France connaît une baisse progressive du nombre de médecins exerçant en libéral. Selon le dernier Atlas de la démographie médicale publié par l’Ordre des médecins (CNOM, 2023), le taux de médecins en activité régulière en Saône-et-Loire est passé sous la moyenne nationale, avec environ 280 médecins pour 100 000 habitants, un chiffre en recul constant depuis 2010.

À Chalon-sur-Saône, ville de plus de 45 000 habitants et deuxième plus grande ville de Bourgogne, la tendance suit celle du département. Plusieurs facteurs contribuent à cette situation :

  • Des départs à la retraite en hausse : près de 30 % des généralistes avaient plus de 60 ans en 2023 selon l’ARS Bourgogne-Franche-Comté.
  • Une difficulté de remplacement : les postes vacants, dans certains quartiers périphériques, restent ouverts plusieurs mois, voire années.
  • Une concentration de l’offre médicale au centre-ville, creusant les écarts avec les quartiers excentrés.

Dans le bassin chalonnais, cette démographie défavorable impacte non seulement la médecine générale mais aussi certaines spécialités : pédiatrie, psychiatrie, gynécologie, dont le renouvellement des praticiens est jugé « préoccupant » par la CME du Centre Hospitalier de Chalon.

Quels impacts concrets sur l’accès aux soins ?

Le déséquilibre démographique des médecins ne se limite pas à des chiffres : il se traduit au quotidien pour les patients et les professionnels.

  • Allongement des délais de rendez-vous : Il n’est pas rare d’attendre plus d’une semaine chez un médecin généraliste et plusieurs mois auprès d’un spécialiste, parfois jusqu’à six mois pour certaines disciplines comme l’ophtalmologie (France Bleu Bourgogne, 2023).
  • Renoncement ou retard de soin : Selon une enquête menée en 2022 par la CPAM de Saône-et-Loire, 18 % des assurés déclarent avoir reporté ou annulé des soins pour cause de difficulté d’accès à un professionnel.
  • Charge accrue pour les hôpitaux et les services d’urgence : Les urgences du Centre Hospitalier William Morey voient leur fréquentation augmenter, notamment pour de la médecine de ville non programmée. Ce phénomène accentue la surcharge et expose à des risques de perte de chance pour des situations vraiment urgentes.

En outre, la diminution du nombre de médecins peut amplifier les inégalités territoriales : les quartiers populaires ou les zones périurbaines sont les plus touchés. Certaines familles se voient contraintes de parcourir plusieurs kilomètres pour obtenir un rendez-vous, un obstacle pour les plus fragiles (personnes âgées, sans voiture, personnes souffrant de maladies chroniques).

Derrière les chiffres, analyser les causes du déséquilibre

L’évolution défavorable de la démographie médicale à Chalon-sur-Saône repose sur des facteurs nationaux et locaux :

  1. Vieillissement du corps médical : La moyenne d’âge s’établit aujourd’hui à 52 ans pour les médecins en Saône-et-Loire, avec un pic chez les généralistes. Beaucoup partent à la retraite sans successeur, un phénomène accentué par les numerus clausus réduits dans les années 1990-2000.
  2. Environnement professionnel perçu comme peu attractif : La concurrence avec d’autres régions, la charge administrative jugée lourde, la difficulté à concilier vie professionnelle et personnelle (surtout en libéral) freinent l’installation des jeunes médecins.
  3. Transformation des pratiques : Les nouvelles générations, majoritairement féminines et aspirant à un meilleur équilibre de vie, privilégient l’exercice salarié, le travail en équipe, ou adoptent des temps partiels, réduisant le nombre de "temps médical plein" sur un territoire.
  4. Effet "entonnoir" de la formation : Malgré l’augmentation récente du numerus apertus, il s’écoule au moins une décennie entre l’entrée en formation et l’installation des jeunes médecins. Certaines spécialités restent moins attractives, notamment en zone rurale ou semi-urbaine.

À ces enjeux s’ajoutent des spécificités locales, telles que la médicalisation vieillissante de certains quartiers, l’absence de structures médicales intermédiaires et la concurrence accrue entre établissements de santé.

Les réponses institutionnelles et locales : initiatives en cours et défis à relever

Conscients de l’ampleur du défi, les institutions sanitaires nationales, régionales et locales déploient plusieurs dispositifs pour soutenir l’accès aux soins dans la région chalonnaise :

  • Développement des maisons de santé pluriprofessionnelles : Chalon-sur-Saône accueille plusieurs structures regroupant médecins, infirmiers, pharmaciens, permettant partage des tâches, meilleure coordination et attractivité renforcée pour les jeunes praticiens (source : ARS BFC).
  • Aides à l’installation : Des aides financières allant jusqu’à 50 000€ sont proposées par l’ARS et la CPAM aux médecins s'installant en "zone d’intervention prioritaire" à Chalon et sur le Grand Chalon.
  • Stratégies de remplacement : Les hôpitaux du territoire collaborent avec l’Université de Bourgogne pour développer l’accueil d’internes, stages ambulatoires, et bourses de soutien.
  • Extension des compétences paramédicales : L’expérimentation des infirmiers en pratique avancée (IPA) est engagée dans plusieurs structures chalonnaises afin de répondre à une partie de la demande médicale, notamment sur la prévention et le suivi des maladies chroniques (HAS, 2023).
  • Développement de la télémédecine : Pour compenser l’éloignement, plusieurs acteurs déploient des consultations à distance, particulièrement dans les Ehpad ou en appui aux infirmiers libéraux.

Les conséquences à moyen et long terme pour le territoire

Les effets de la démographie médicale dépassent la sphère des consultations. Ils touchent à l’attractivité du territoire, à la dynamique des institutions sanitaires et sociales, et à la cohésion globale du système local de santé. Les défis posés par la pénurie médicale risquent de s’intensifier, avec pour principaux risques :

  • Dégradation des indicateurs de santé publique : Retards de diagnostic, moindre prévention, baisse de la couverture vaccinale ou du suivi des pathologies chroniques.
  • Augmentation des inégalités sociales et territoriales de santé : Les populations fragiles ou isolées sont davantage exposées au non-recours aux soins.
  • Exacerbation de la charge pour l’hôpital : Un hôpital déjà sous tension ne peut absorber indéfiniment les missions de la médecine de ville.

Pour répondre à ces enjeux, le territoire doit renforcer la coordination entre acteurs, faire connaître les initiatives existantes, pérenniser les dispositifs d’accueil, et développer une attractivité nouvelle pour les praticiens : qualité de vie sur le territoire, intégration professionnelle, soutien à la formation continue, et insertion dans des réseaux de soins dynamiques.

Perspectives et leviers d’action pour préserver l’accès aux soins à Chalon-sur-Saône

La démographie médicale ne sera résolue ni par une seule mesure, ni à court terme. À Chalon-sur-Saône, le défi se relève autour de quelques axes forts :

  1. Renforcer le travail en réseau : Encourager la constitution de communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), qui facilitent la mutualisation des ressources et le partage de l’information entre médecins, paramédicaux, structures sociales et médico-sociales.
  2. Favoriser une meilleure répartition de l’offre  : Optimiser l’implantation de nouveaux cabinets, soutenir les projets de soins de proximité dans les zones déficitaires, tout en assurant une présence médicale dans les quartiers les moins dotés.
  3. Valoriser la qualité de vie professionnelle locale : Mettre en avant les atouts du territoire pour susciter l’intérêt des internes et jeunes médecins, notamment sur la qualité du cadre de vie, l’accès aux loisirs et la dynamique associative.
  4. Soutenir l’innovation : Généraliser l’usage des outils numériques, soutenir l’évolution des compétences paramédicales et des nouveaux modes d’exercice (partage de tâches, télé-expertise, consultations avancées).
  5. Impliquer davantage la population : Favoriser l’engagement des citoyens dans les actions de prévention, l’éducation à la santé, et la co-construction des dispositifs d’accueil des professionnels.

Chaque acteur sur le territoire, du professionnel de santé à l’institution en passant par l’usager, a une place et une voix dans ce chantier de la démographie médicale. À condition de s’appuyer sur la coopération, l’innovation, le partage d’expériences, des solutions durables restent à portée de main pour garantir à tous les habitants de Chalon-sur-Saône un système de soins solide, accessible et vivant.

Sources principales : Conseil National de l’Ordre des Médecins – Atlas de la démographie médicale (2023) | ARS Bourgogne-Franche-Comté | HAS | France Bleu Bourgogne.

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