La pénurie de médecins à Chalon-sur-Saône s’est intensifiée ces dernières années, impactant l’accès aux soins pour de nombreux habitants, notamment dans les quartiers périphériques et zones rurales alentour. Le développement des professionnels paramédicaux (infirmiers, kinésithérapeutes, orthophonistes, etc.) a permis d’apporter une réponse partielle, en diversifiant l’offre de soins et en déchargeant les médecins de certaines tâches. Toutefois, cette dynamique pose la question de la répartition géographique, de la formation, de l'intégration institutionnelle et des limites réglementaires quant à l’autonomie des paramédicaux. Si la synergie entre professions médicales et paramédicales progresse, elle se heurte encore à des obstacles structurels qui empêchent une véritable compensation du déficit médical. Les dispositifs d’organisation territoriale, tels que les Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS) et les Maisons de Santé Pluriprofessionnelles, jouent un rôle important, mais montrent aussi leurs limites face à l’ampleur du phénomène.

Une pénurie médicale bien documentée à l’échelle locale

Le diagnostic démographique des professionnels de santé à Chalon-sur-Saône est partagé : le nombre de médecins en exercice baisse, alors que la population vieillit et la demande de soins augmente.

  • Réduction du nombre de généralistes : Entre 2012 et 2022, la Saône-et-Loire a perdu environ 14% de ses médecins généralistes selon l’Ordre des médecins.
  • Zones sous-dotées : Sur le bassin chalonnais, plusieurs quartiers et communes limitrophes sont classés en « zones d’intervention prioritaire » (ZIP) par l’ARS Bourgogne-Franche-Comté, donnant droit à des aides à l’installation.
  • Conséquences : Allongement des délais pour obtenir un rendez-vous, recours accru aux urgences, reports de suivi pour les maladies chroniques, et renoncement aux soins pour certains publics fragiles.

Les causes de cette pénurie sont multiples : départs à la retraite non remplacés, attractivité relative du territoire, conditions d’exercice perçues comme complexes, et concurrence accrue entre territoires prônant le « tourisme médical ».

Les effectifs paramédicaux, une dynamique contrastée

Face à cette réalité, les données sur la démographie paramédicale sont encourageantes, mais doivent être nuancées :

  • Forte présence d’infirmiers diplômés d’État (IDE) : La Saône-et-Loire compte plus de 3 300 IDE (DREES, 2023), dont une part significative est concentrée autour de Chalon.
  • Développement des autres corps : Les masseurs-kinésithérapeutes, orthophonistes et psychomotriciens voient leurs effectifs progresser, même si l’offre reste moins étoffée que dans d’autres départements urbains.
  • Formation et renouvellement : L’IFSI de Chalon forme chaque année un vivier d’une centaine d’infirmiers, mais beaucoup partent en première installation hors territoire ou vers l’hôpital local, ne renforçant donc qu’en partie le secteur libéral.

Ces professionnels paramédicaux jouent un rôle clé : soins à domicile, accompagnement au long cours, prévention, actions collectives en santé publique. Leur activité a ainsi connu, selon l’URPS Infirmiers, une croissance d’environ 20% en actes depuis 2015 dans le bassin chalonnais.

Jusqu’où peut aller la délégation de tâches ?

L’un des axes majeurs pour compenser la pénurie médicale est l’élargissement des actes réalisés par les paramédicaux. Depuis la loi HPST (2009) et la « stratégie d’évolution des métiers de santé », plusieurs dispositifs ont été lancés :

  • Délégations de tâches protocolisées : Vaccination antigrippale par les infirmiers, renouvellement de prescriptions par les pharmaciens, bilan de situation par les kinésithérapeutes, etc.
  • Prise en charge de patients chroniques : Infirmiers Asalée (Action de santé libérale en équipe), protocoles diabète ou BPCO en maison de santé.
  • Coopération interprofessionnelle : Activités partagées au sein des CPTS ou MSP, réunions de coordination, intégration de protocoles locaux.

Si ces mesures ont montré leur efficacité pour désaturer les cabinets médicaux de certains actes « routiniers », elles ne permettent pas une substitution totale. Le diagnostic médical, le suivi complexe ou la prise de décisions restent, par cadre légal, l’apanage du médecin. La frontière entre délégation et autonomie complète reste une ligne rouge dans le droit français (Code de la santé publique - Article L.4311-1).

Quels leviers institutionnels à Chalon-sur-Saône ?

La structuration des acteurs territoriaux autour de projets de soins partagés s’avère être un levier majeur pour optimiser la démographie paramédicale :

  • Implantation forte des maisons de santé : Chalon compte plusieurs MSP qui rassemblent médecins, infirmiers, kinésithérapeutes, et proposent un accès coordonné aux soins, facilitant l’accueil des nouveaux praticiens et l’accompagnement des patients chroniques.
  • Mise en place de la CPTS Grand Chalon : Cette structure pilote des actions populationnelles (prévention, dépistage, parcours, gestion des soins non programmés) et œuvre pour attirer et retenir des professionnels paramédicaux dans un contexte de concurrence territoriale vive.
  • Partenariat avec l’Hôpital William Morey : Articulation entre secteur ville et hôpital afin de fluidifier les prises en charge complexes et d’éviter l’engorgement des urgences.

Néanmoins, la fragmentation des statuts, la disparité de rémunération et la lourdeur administrative restent des freins au développement optimal des synergies, comme le soulignent de nombreuses enquêtes (Le Quotidien du Médecin, URPS Bourgogne-Franche-Comté).

Limites de la compensation paramédicale : des freins persistants

  • Répartition inégale : Si le centre-ville de Chalon reste relativement bien doté, certains quartiers périphériques ou communes rurales éprouvent de grandes difficultés à recruter ou fidéliser des paramédicaux libéraux.
  • Manque de reconnaissance institutionnelle : Les marges de manœuvre des paramédicaux en matière de prescriptions, de décisions thérapeutiques ou d’autonomie restent limitées, engendrant parfois un sentiment de « sous-utilisation » de leurs compétences.
  • Charge de travail et attractivité : L’augmentation du nombre de patients et la complexification des parcours ne sont pas toujours compensées par une revalorisation des conditions d’exercice. Le turn-over affecte la stabilité des équipes (DREES, 2023).
  • Coordination à parfaire : Les outils numériques (Dossier médical partagé, messageries sécurisées, plateformes territoriales) restent sous-utilisés ou cloisonnés selon les secteurs, limitant l’ambition d’un « vrai travail d’équipe ».

À Chalon-sur-Saône, le volume d’actes paramédicaux augmente mais plafonne face aux besoins, alors que la demande médicale reste soutenue, notamment dans le suivi des polypathologies ou la prise en charge des urgences non programmées.

Quelles évolutions envisager pour l’avenir ?

S’il est clair que le développement de la démographie paramédicale est une réponse partielle mais indispensable, la véritable compensation de la pénurie médicale passera par :

  • Révision des cadres réglementaires : Encourager de nouveaux protocoles de coopération, valoriser l’initiative paramédicale, et élargir les actes réalisables sous délégation.
  • Renforcement de la formation initiale et continue : Adapter les cursus à la nouvelle réalité des besoins, promouvoir davantage la pratique territoriale et la transdisciplinarité.
  • Pilotage territorial plus intégré : Mieux réguler la répartition géographique, encourager les programmes d’installation dans les zones sous-dotées, et mutualiser les viviers de professionnels (par exemple, listes partagées de remplaçants).
  • Modernisation des outils de coordination : Déployer plus largement les systèmes d’information partagés et favoriser la culture du travail en réseau, au bénéfice des patients comme des professionnels.

La structuration ascendante des initiatives à Chalon-sur-Saône (maisons de santé, CPTS, implication du secteur hospitalier) témoigne d’une dynamique engagée. Mais sans renforcement substantiel des moyens et sans adaptation des politiques nationales, la croissance paramédicale reste encore, à ce stade, un amortisseur nécessaire mais insuffisant.

Perspectives pour le territoire chalonnais

La pénurie médicale sur Chalon-sur-Saône agit comme un révélateur des évolutions systémiques que connaissent de nombreux territoires français : mutualisation des compétences, recherche d’innovation organisationnelle, et montée en puissance du rôle paramédical. Les innovations de terrain, soutenues par un collectif d'acteurs, ont permis des avancées concrètes, mais les besoins surpassent encore les adaptations en cours.

L’équilibre à trouver entre autonomie paramédicale, juste reconnaissance, régulation territoriale et synergie institutionnelle demeurera un défi central pour les années à venir. L’intérêt général, la qualité et l’équité d’accès aux soins en dépendent. Le territoire chalonnais, par son dynamisme collectif, constitue à ce titre un laboratoire riche d’enseignements pour la suite de la transition organisationnelle dans le champ de la santé.

Sources : DREES, ARS Bourgogne-Franche-Comté, URPS Infirmiers Bourgogne-Franche-Comté, Ordre national des médecins, Le Quotidien du Médecin.

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